La révélation Camille : Elle compose, elle chante et elle pense
Les perles ne font pas le collier: c’est le fil. «Le Fil», précisément, c’est le titre du deuxième album de Camille, 26 ans, chanteuse de variétés françaises mutantes. La formule, dans sa nudité, ressemble à l’intitulé d’un poème de Francis Ponge. Le fil du «Fil», c’est quoi? C’est la note si. Elle traverse les 15 chansons du disque, comme si elle voulait n’en faire plus qu’une. «Comme le bourdon dans les chants populaires médiévaux», explique savamment Camille. Sur la couverture de ce disque charmeur et funambulesque, le fil traverse horizontalement le visage de l’artiste, juste au-dessous des yeux. Il est des femmes voilées. Camille est une femme filée. «Mon rapport au chant est très métaphysique», confie, derrière les petites lunettes dont elle farde son désir de brûler, cet auteur-compositeur qui flashe à la fois pour les cantiques extatiques de la sibylle du Rhin Hildegard von Bingen (1098-1179) et Michael Jackson période «Bad» («Ce mec est un génie»). Dans ce monde-labyrinthe où tout conspire à vous faire perdre le fil, «où on est sans cesse sollicité, où on communique beaucoup, mais sans lien réel, j’avais envie de trouver le fil qui me relie à moi-même». A la fin de l’ultime morceau, la voix se tait et les instruments – mais le voyage au bout du si se prolonge: la note continue de vibrer dans le vide pendant 39 minutes et 12 secondes, comme un mantra tour à tour obstiné, douloureux, espiègle. «En écoutant ça, on fait ce qu’on veut, on laisse courir ou on médite, on se tire une balle dans la tête ou on fait un autre album dessus», dit cette sibylle de la Seine. «Pourquoi tu m’appelles Janine / Alors que j’m’appelle Thérèse / Pourquoi tu m’appelles triangle alors que j’m’appelle trapèze / Pourquoi tu m’appelles Airbus / Alors que j’m’appelle Herpès…» Loin des hommages consciencieux à Brassens et à Barbara (Carla Bruni), loin des héritières de Françoise Hardy (Keren Ann), loin des pleureuses atrabilaires à fossettes (Dominique A., etc.), l’univers poétique non identifié de Camille, titulaire du permis B, est la très bonne nouvelle de l’hiver. D’abord, elle n’a même pas une tête de chanteuse. Disons, pour cataloguer cet hapax, qu’elle évoquerait une (Brigitte) Fontaine cousue de Björk. Mais, bon, pourquoi tu m’appelles Björk, alors que j’m’appelle Camille? Et puis Fontaine appartient à cette génération du rhizome et de la table rase, celle qui voulait rompre le fil, là où Camille s’emploie à le renouer. Tiens, à propos, le mot féminisme, pour vous, c’est un mot plein ou un mot creux? Le chanteuse pousse un gros soupir d’ennui malpoli et finit par répondre: «Femme est un mot plein; isme est un mot creux.» Son disque se termine par cette confidence burlesque et tourmentée: «Je suis une femme libérée mais je ne peux pas faire tout toute seule, c’est faux. Pas faire un quatre mains au piano, c’est faux, c’est faux. Sinon, je tombe dans le fossé…» Pianiste autodidacte, Camille compose avec sa voix ductile d’elastic girl. «C’est mon instrument.» Elle a suivi des cours de chant avec des maîtres divers, subi la férule d’une «Sénégalaise castratrice venue du Conservatoire», puis la grâce du Brésilien Rolando Faria (Les Etoiles) et de l’Italienne Valentina Vitale selon laquelle «on ne produit pas un son, on le reçoit». Dans «(Je veux prendre) Ta Douleur», gospel cubiste d’une France Gall dézonée, elle joue les chorales sud-africaines à elle seule, fait la boîte à rythme humaine en roulant dans sa bouche des borborygmes, des crissements de freins et des sonnettes de serpent. Dans «Assise» («De mon lit à ma table y’a pas de bus / Dire que je vais rester / Toute la journée assise»), elle annexe pénardement les polyphonies pygmées à son petit folklore d’Occidentale, sans faire songer jamais aux vilains mots de fusion ou de world music. Dans «Senza», elle vocalise avec une grâce de bulle de savon des effets de décalage rythmique directement inspirés de «Music for Mallet Instruments, Voices and Organ» de Steve Reich. Parfois, on a l’illusion d’entendre des sons électroniques. Ce n’est que la voix humaine d’une Parisienne de 26 ans, à nez rouge et au cœur brisé («Pour que l’amour me quitte»). Mais, comme on sait, seul un cœur brisé est entier. «Vous êtes là pour souffrir! il n’y a que les cons qui ne souffrent pas!» Camille, «jeune fille aux cheveux blancs», se rappelle avec une horreur amusée son professeur de français, en khâgne, au lycée Henri-IV. «J’étais ce qu’on appelle une clouteuse [par référence à l’Ecole normale de Saint-Cloud]. Dans clouteuse, il y a clou, c’est maso! Christique! Un jour j’ai regardé par la fenêtre de ma classe, tout était carré dans l’architecture, je me suis dis, c’est pas possible, ces angles droits, j’en peux plus.» Après son échec au concours, elle souhaite se réinscrire en khâgne et confie à son professeur d’anglais son envie de faire chanteuse. Dès le lendemain, l’administration lui signifie par un coup de… fil qu’elle ne sera pas reprise. Au diable, les dissertations en trois parties. Camille entre à Sciences-Po, où l’on pense en deux parties. «Pour les gens d’Henri-IV, Sciences-Po, c’était la plèbe, pis, la réalité! Moi, à Sciences-Po, j’avais le désir d’éveiller ma conscience politique, dit la chanteuse avec un gloussement sardonique. Mais, c’est pas du tout une école politique, là-bas, on fait du traitement de données, on apprend à mettre en forme les idées libérales. Ce qui est politique, c’est de faire un disque personnel, en dépit de la lobotomisation industrielle.» Sciences-Po aura la charitable sagacité de lui compter l’enregistrement de son premier album, «le Sac des filles», comme un stage en entreprise. Lorsqu’on se hasarde à esquisser un parallèle entre son «sac» et celui du chanteur Benabar («Sac à main»), Camille vous arrête sur le ton poliment dédaigneux dont Henri-IV parle de Sciences-Po: «Il m’a copié! Non, je plaisante. Mais, moi, dans les paroles, je ne dis pas ce qu’il y a dans le sac. C’est ça, toute la différence!»